Nous, pirates, sommes dépourvus de compassion. De toute forme, même éloignée, d'empathie. Au bonheur, nous ne connaissons que le rhum, aux peines nous n'avons d'égales que nos guerres.
Ces guerres légendaires, livrées sans merci, sans haine, sans ambitions. Ces guerres rhétoriques, qui ne sont que le résultat de la conjecture des choses. Nous ne vous en voulons pas d'être, singulièrement, nous en voulons à tout le monde d'être, simplement; voilà ce qu'est la guerre. C'est une haine universelle, comme ces étourdis qui croient que tout le monde est bon; nous croyons le contraire, car il en faut, de ces gens, pour combattre les étourdis et leurs vertus déplorables.
Nous n'avons, à nos peines, d'égal que les monstres qui hantent nos mers, qui chavirent nos vaisseaux, les seules créatures terrestres capables de vaincre un pirate sur la houle. Ces calamars gargantuesques, ces baleines monumentales, ces chimères d'outre-tombe qui reviennent, comme des fantômes dans la nuit, nous rendre le malheur que nous avons, au gré des vagues, laissé croitre. Seuls les meilleurs pirates savent combattre les créatures des profondeurs, ces oubliées de la noirceur qui surgissent comme des geysers : il faut de la patience et de l'ambition, être nu devant le monstre et l'abandonner à son carnaval, car une monstruosité telle n'a de rivale que l'indifférence qu'on lui porte. Les autres, hommes qu'ils sont, aussi emplis de volonté soient-ils, ne peuvent rien contre notre résignation, notre indifférence insubmersible, car ils ne savent pas, ils ne peuvent pas savoir, ils sont incapables face aux monstres de la nuit.
Parce que, pirates, nous sommes le yin, le noir profond, le froid éternel et l'incorruptible corruption. Nous sommes le yang, éclatant soleil, abrasive vérité. Pirates, c'est à vous que je parle, le mal et le bien, pourquoi toute cette mascarade?
Incarnation d'une volonté si étrangère et menaçante qu'il est d'autant plus facile de nous exiler sur les flots que de supporter notre amertume monotone sur vos chastes grèves. Mais nous ne sommes pas différents de vous, il n'y a qu'un pas entre un pirate sanguinaire et un humain; c'est de dire oui, oui à ces fantasmes saugrenus, à ces missiles tapageurs qui fusent dans nos têtes, ces orages de clarté où tout ce qu'il nous reste, tout ce qui importe, c'est la vérité, le moment présent, ce qui est concret, tangible et vrai. Le présent est la seule certitude d'un pirate. Il assume le passé, il ignore l'avenir. Il vit maintenant et il est déjà mort. Une vague sur un océan qui coulera toujours : un instant, envolé.
Et, pirate je suis, car je n'en ai rien à faire, de tirer des boulets sur vos paquebots innocents qui encombrent ma vue, de vous pousser sur la planche si vous m'êtes mal plaisant, de vous faire prisonnier de la cale si l'envie me prend. Puisque c'est ce que vous voulez savoir, je n'en ai que pour les rats de vos valeurs d'humanité, de votre volonté de changement ou de liberté; de vos hurluberluesques sympathies pour les incapables, pour les délaissés, vous croyez vraiment que ce temps perdu à aider les malheureux vous rendra gai et pourtant, pourtant.
Les pirates n'ont pas de sentiments et c'est parce que les pirates doivent apprendre à vivre sans eux. On apprend, après des années de navigation, que devant nous il n'y a que l'océan, que rien de plus ne flotte derrière et que le jour, ce jour-là, où nous atteindrons la terre, alors notre rôle sera sans issues, sans autres échappées possible, parce que qu'est-ce qu'un pirate sur la rive, sinon un autre égaré? Il faut comprendre que les pirates ne vont nulle part, ils voguent, et volent, et se vengent, et n'acceptent pas la défaite. Les pirates couleront avec le navire, car ils sont le navire, ils sont la mer et ils sont tout ce qui existe. C'est comme ça, quand on est pirate, on s'estime beaucoup.
Quand, quand réaliserez vous que le bonheur n'est pas fait de ce que vous voulez faire, de projets grandiloquents, de gentillesses fanfaronnes, non, le bonheur c'est être incorruptible. Ce n'est pas non plus vouloir le malheur, mais l'accepter s'il est nécessaire et l'écraser, autrement. Le bonheur c'est être soi-même. Toujours.
Et sur ces mers lointaines, j'incruste les rêves que, de peine, tu noies dans la vie,
Ta solitude abattue, toute de marbre vêtue, semble tituber dans la nuit,
Murmurant par moments des mots qui se confondent en amalgames de mille pleurs,
Cherchant à cacher les chimères qui te châtient; ces regrets qui parfois t'effleurent.
On m'a dit que nos vies ne valaient pas grand choses, qu'elles passent en un instant, comme fanent les roses.
Photo: A.G.
Titre: A.G.