J'ai une mémoire olfactive tristement efficace. En fait, je ne sais pas identifier les odeurs, je ne sais pas les retenir, ni les décrire. Je ne suis pas quelqu'un qui a un nez excellent, pour tout vous dire.
Mais, d'entre toutes mes facultés extraordinaires, je me dois de souligner avec amplitude le talent notoire que j'ai d'associer à toi tout ce qui s'en rapproche de près, de loin.
Et c'est pourquoi, ce matin, lorsque, m'en allant braver une tempête de neige aussi farouche qu'imperceptible, je mis un baume à lèvre. Au lait de chèvre. Un amer baume, un baume mal odorant, un baume à vous faire convulser les alvéoles pulmonaires. Un baume à lèvre qui goute véritablement mauvais. Un baume à lèvre qui m'avait été prescrit quelques mois auparavant par un médecin pour une quelconque raison. Une mauvaise raison, sans aucun doute.
Bref, un baume au lait de chèvre malodorant, disais-je.
Ce même baume que quelques années avant, le temps d'un été, le temps d'une semaine, le temps d'une éternité aussi, j'avais entrepris de supporter, au grand désarrois d'un amour d'été qui n'avait point plus grande estime de ce baume sur mes lèvres que moi. Et, puisque je ne mis plus jamais ce baume, puisque je n'ai jamais revu ce baume, ni perçu son odeur depuis, puisque tu es la seule personne qui, à tout jamais, m'a connu portant ce maudit baume à lèvre, il m'a été facile de l'associer à toi, d'associer son flux de mauvais souvenirs et d'amères déceptions, de tout relier.
Et lorsque, ce matin, j'ai retrouvé ce baume et que la très mauvaise entreprise de l'appliquer sur mes lèvres m'est passée par la tête, lorsque j'ouvrai le bouchon rouge et apposai ledit baume sur ma bouche desséchée, je la sentie tout de suite bouger, frémir, tousser, cherche quelque chose, quelqu'un. Un baume au lait de chèvre, jaune et rouge. Jaune soleil. Rouge sang. Un été de remous, de chaleurs, un été éternel, quoi que j'y fasse.
Un seul coup de baume à lèvre pour une saison de chagrins.
Une seule seconde de perception olfactive, un seul instant de trop à me replacer les idées.
Et voilà, je suis revenu, retombé, je suis encore là, à tes cotés.
Et l'autre jour, quelqu'un qui avait ton parfum...
Quel voyage.
Je ne suis pas guéri, je ne le serai jamais.
Que veux-tu, on apprend.
Pas à le surmonter,
non,
à vivre avec.
L'adieu ressemble à ces marées
Qui viendront tout ensevelir
Les marins avec les mariées
Le passé avec l'avenir
D. Barbelivien
(désolé pour les commentaires laissés muets, mais ils ne sont pas encore validés, je ne saurais tarder à vous répondre)